ثقافة Corps en grève : Une bande dessinée qui retrace la lutte des travailleurs immigrés tunisiens à Lyon en 1973
Pour une génération qui a baigné dans la lecture des bandes dessinées telles que Blek Le Roc, Kiwi ou Zembla, quoi de plus naturel que de revenir sur une lutte menée par des militants de gauche au moyen d'une bande dessinée. C’est en tout cas le choix qui a été fait par Valentine Boucq pour raconter une bataille menée dans les années soixante-dix en France dans le but de défendre les droits des travailleurs immigrés.
Accompagnée par la dessinatrice Amandine Wadre Puntous, Valentine Boucq, dont la grande tante Madeleine Delessert a fait partie du comité de défense des immigrés maghrébins en France durant les années soixante-dix, a publié aux éditions Steinkis « Corps en grève », un livre qui revient sur la grève de la faim menée par des travailleurs maghrébins (La grande majorité des grévistes de la faim de Vaise étaient de jeunes tunisiens originaires du Sud) à la ville de Lyon et qui a eu lieu en mars 1973.

Cette grève participe, comme le souligne l’auteure, à une large campagne d’information sur les conditions de vie des travailleurs immigrés qui vivaient dans des bidonvilles et notamment sur les circulaires Fontanet-Marcelin qui plongeaient près de 80% des travailleurs étrangers dans l’illégalité. C’est une victoire pour le mouvement des grèves de la faim puisque près de 50 mille régularisations auront lieu durant l’année 1973.
Les slogans de cette grève exprimèrent la solidarité avec les ouvriers maghrébins et réclamèrent l’égalité des droits entre ouvriers étrangers et ouvriers français. (Slogans : « Non aux expulsions », « Solidarité avec les camarades immigrés en grève de la faim pour obtenir leur carte de séjour et de travail », « Abrogation de la circulaire Fontanet »).

Parmi les militants de la gauche qui ont pris parti dans cette lutte, nous citons Hemaied Ayada, Chérif Ferjani et Mohamed Fteti qui bataillèrent corps et âmes pour l’obtention des droits des travailleurs maghrébins dont la force de travail était exploitée sans qu’il y ait le moindre contrat ou régularisation. Avec leur compagnons de lutte français, ils prirent position, mobilisèrent la presse, cherchèrent l’appui des hommes de l’église, montrèrent de la ténacité afin que la grève de la faim qui dura 20 jours aboutisse sur une victoire garantissant l’obtention de cartes de séjour et de contrats de travail en règle.

A leur retour en Tunisie, ils furent tous incarcérés pour appartenance à un mouvement politique de gauche clandestin : Perspectives. Après le refus de renouvellement de sa carte de séjour par les autorités françaises, Chérif Ferjani se fait arrêter en Tunisie le 21 mars 1975. Avec Hmaied Ayada, et Mohamed Fteti, ils seront condamnés entre 5 et 9 ans pour complot à la sureté de l’Etat. Leurs camarades de lutte Madeleine Delessert, Bernard Huissoud, Jean-Louis Gass et Pierre Darphin créent en 1975, le comité de défense des prisonniers politiques pour exiger la libération de leurs camarades.
« Corps en grève » a le mérite de revenir sur une page oubliée de l’histoire des luttes communes menées par des militants du nord et du sud qui défendaient un principe inébranlable : celui de l’égalité des humains et de leur droit à la dignité peu importe leurs origines. Il a aussi le mérite d’ancrer les luttes d’une partie de la gauche tunisienne dans une dimension militante antérieure, celle de la défense des droits des travailleurs immigrés et de l’égalité des droits entre travailleurs français et travailleurs venant d’horizons diverses. Il faut enfin souligner que cette bande dessinée, réussie tant au niveau du graphisme que du texte, constitue un hommage original à l’action militante de trois figures exemplaires de la gauche tunisienne : Hemaied Ayada, Chérif Ferjani et Mohamed Fteti.
Chiraz Ben M'rad